Lundi matin, 09 : 12 – La machine à café, trois collègues discutent.
Silence
Cela vous parle ? Un sigle, trois définitions (voir plus) possibles et proches pourtant ambiguës pour les trois comparses.
La Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE) ou Corporate Social Responsability (CSR) associe en une basique expression, trois mots forts de sens. Quairel et Capron (2010), évoquent que « le concept de RSE est constitué de trois termes apparemment simples, traduits de l’anglo-américain CSR, mais qui, chacun, donnent lieu à de nombreuses interprétations et à des difficultés de compréhension ». La notion séminale[1] de « corporate social responsibility, » apparait dès les années 50’s aux États-Unis d’Amérique et va s’étoffer jusqu’au début des années 80’s. Le cœur de la responsabilité de l’entreprise va mettre en évidence les obligations de cette dernière, vis-à-vis de la société, situant de facto les organisations comme indissociables des enjeux de la société civile. En 1951, Abrahams évoquait l’existence d’un contrat implicite entre la société et l’entreprise. De ce fait le(s) manager(s) a pour rôle de « conduire les affaires de l’entreprise de manière à maintenir un équilibre équitable et praticable entre les revendications des différents groupes directement intéressés ». En complément de ces premiers pas vers le « social responsability », Bowen et Johnson en 1953, arguaient que les hommes d’affaires (Social Responsibility of the Businessman), ont l’obligation de mettre en œuvre les politiques, de prendre les décisions et de suivre les lignes de conduite qui répondent aux objectifs et aux valeurs considérées comme désirables par notre société.
Les racines de cette RSE s’empruntent aux fondements plus larges que le simple aspect SOCIAL (en français). De ce fait la langue française rend la RSE polysémique (Pesqueux, 2021). Lorsque nous décortiquons l’expression anglaise : Corporate Social Responsability, la notion de « SOCIAL est le terme le plus fort qui en émane. Le mot “social” (en anglais)est le terme qui suscite le plus d’ambiguïté dans les textes (particulièrement les textes en français) et chez les auteurs, ce qui conduit à de nombreuses interprétations et mécompréhensions du concept tant d’un point de vue des académiciens que des praticiens. La confusion peut venir de l’interprétation même du terme “SOCIAL” (Gond et al, 2004 ; Murat et al, 2011). Si l’on se positionne sur les sciences de gestion (Pesqueux, 2021), le “social” s’apparentera à la gestion des ressources humaines ou aux travailleurs de l’entreprise (Soors, 1980). En revanche, si nous nous positionnons en termes sociologiques, le terme adéquat serait “sociétal” puisqu’il concerne la société dans son ensemble. Dans les pays anglophones, le mot “social” s’apparente à la notion de “social, gestion humaine” et à la notion de “sociétale, soit le rapport à la société et le vivre ensemble [2]». Pour étayer cette ambivalence, il est facile de constater (tableau 1) et de citer la divergence du nombre d’articles (en français) dissociant les deux termes, sur les plateformes ci-dessous :
Plateforme (Section gestion) | Responsabilité sociale des entreprises | Responsabilité sociétale des entreprises. |
Google Scholar | 12’200 occurrences | 4’720 occurrences |
Cairn (Section économie et gestion) | 1’733 occurrences | 643 occurrences |
Base bibliothèque IAE Lyon | 4’375 occurrences | 1’479 occurrences |
Tableau 1 : Extrait des publications sur le sujet de la RSE
Placer la RSE sur le plan uniquement ‘social’ serait trop réducteur. La RSE doit être vue sous la notion sociétale, soit la responsabilité sociétale des entreprises, puisqu’il s’agit de prendre en considération la gestion humaine (social) et le vivre ensemble (sociétal) au regard de la société.
Nous pourrions citer enfin Backman (1975) qui positionnait bien avant les fondements du développement durable (Brundtland, 1987) la question de la RSE. Cette dernière renvoie ‘aux objectifs et aux raisons qui donnent une âme aux affaires plutôt qu’à la recherche de la performance économique’. Toute la question est là, peut-on et doit-on dans le cadre des affaires raisonner d’un point de vue humain, plutôt qu’économique ? Vaste sujet, lorsque l’on sait que les fondements premiers d’une entreprise (en France avant 2019 d’après l’article 1835 du Code civil) peuvent se doter dans leurs statuts, d’une ‘raison d’être’ sociétale et environnementale seulement depuis 2019[3] grâce à la loi PACTE.
Aujourd’hui, cette notion de raison d’être n’intervient qu’optionnellement lorsque l’entreprise veut prétendre à la question de ‘société à mission’. En janvier 2023 en France, on peut compter moins de 1’000 sociétés à mission référencées à ce jour[4]. Ce chiffre est à mettre en parallèle du nombre d’entreprises existantes en France, environ 4,2 millions[5]. Une goutte dans l’océan du développement durable. Est-ce que la question sociétale et l’impact des entreprises sur la Société doivent rester optionnels ? Ne devrions-nous pas envisager durablement, l’inscription dans le marbre de l’engagement sociétal des entreprises ?
Lundi matin, 11 : 22 — même machine à café, trois collègues discutent.
***********************
Sources
Abrams, F. W. 1951. Management’s responsibilities in a complex world. Harvard Business Review, 29(3): 29-34.
Backman J. (1975), Social responsibility and accountability, New York University Press.
BOWEN, H. R., & JOHNSON, F. E. (1953). Social responsibility of the businessman. Harper.
QUAIREL-LANOIZELÉE, F., & CAPRON, M. (2010). La responsabilité sociale d’entreprise. La découverte.
Gond, J. P., & Déjean, F. (2004). La responsabilité sociétale des entreprises : enjeux stratégiques et méthodologies de recherche.
Murat, A., & Lochard, C. (2011). Luxe et développement durable : La nouvelle alliance. Editions Eyrolles.
Pesqueux, Y. (2011). La responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) comme discours ambigu. Innovations, (1), 37-55.
Soors, G. (1980). Le bilan social. Hautes études commerciales.
[1] Par notion séminale, nous entendons les fondements qui donneront naissance à divers courants ou interprétations.
[2] https://dictionary.cambridge.org/fr/dictionnaire/anglais/social
[3] Les statuts doivent être établis par écrit. Ils déterminent, outre les apports de chaque associé, la forme, l’objet, l’appellation, le siège social, le capital social, la durée de la société et les modalités de son fonctionnement. Les statuts peuvent préciser une raison d’être, constituée des principes dont la société se dote et pour le respect desquels elle entend affecter des moyens dans la réalisation de son activité.
[4] D’après https://www.observatoiredessocietesamission.com/
[5] Rapport INSEE : Les entreprises en France Edition décembre 2022.
La Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE), est un concept qui fait référence à la manière…
Introduction L'approvisionnement durable est un concept qui gagne en ampleur et en importance dans le…
Lorsque nous faisons des achats, nous avons souvent tendance à penser uniquement à nos besoins…
Les achats responsables diffusés, pour promouvoir une politique RSE vers l’extérieur de l’organisation, répondent à…
Lundi 13 mars 2023, j'étais présente, pour Buyer Beware, à l'IAE de Grenoble pour donner…
Difficile d’évoquer les achats responsables sans citer la norme ISO20400[1]. Cette dernière définit les achats responsables…